Certaines commandes sont des rencontres. Pendant une semaine, j’ai posé mon studio à l’Auberge du Pont de Collonges — la maison de Paul Bocuse — pour photographier le premier livre de son chef pâtissier, Benoît Charvet, champion du monde des desserts glacés 2018. Un ouvrage édité par Bocuse Édition, qui retrace son parcours et rassemble vingt-cinq recettes de famille. Ma mission : photographier les pâtisseries finies en studio, suivre les gestes en cuisine, saisir les portraits. Un reportage complet, au cœur des cuisines de l’excellence.

Photographier un livre de pâtisserie chez Paul Bocuse

Le restaurant Paul Bocuse, à Collonges-au-Mont-d’Or, au nord de Lyon, n’est pas un lieu comme les autres. Temple de la gastronomie française, la maison a été distinguée par les étoiles du Guide Michelin pendant plus d’un demi-siècle. Sa brigade réunit aujourd’hui des chefs Meilleurs Ouvriers de France et un champion du monde : entrer là avec un appareil, c’est photographier un savoir-faire qui a formé une partie de la gastronomie mondiale.

La commande venait de Bocuse Édition, la maison d’édition de la galaxie Bocuse, pour le tout premier livre de Benoît Charvet : « Bocuse — Pâtisseries », vingt-cinq recettes de famille et de tradition française, préfacé par Cyril Lignac. J’ai travaillé une semaine durant en lien direct avec l’équipe créative — Emmanuel Bluy, directeur artistique et graphiste, et Amal Morel, à la direction d’édition. Un livre ne se photographie pas seul : chaque image répond à une maquette, à un chemin de fer, à une intention éditoriale. C’est un dialogue permanent entre le photographe, le graphiste et le chef.

Un livre de cuisine, ce n’est pas une suite de belles photos. C’est un récit construit page après page, où chaque image tient une place précise. On photographie pour la maquette autant que pour le plat.

Le studio nomade : la pâtisserie comme un objet précieux

Pour les recettes finies, j’ai installé un studio nomade directement dans les murs de la maison. C’est tout l’enjeu d’un livre tourné sur place : reconstituer les conditions d’un studio de photographie culinaire — maîtrise totale de la lumière, fond contrôlé, précision du cadre — mais dans un lieu qui n’est pas le mien, avec les contraintes du réel.

Le parti pris visuel a été défini avec Emmanuel Bluy : des matières brutes en fond et en arrière-plan. Lin froissé, bois, marbre, béton, métal argenté. Pas de décor inutile, pas d’accessoire tapageur : la matière brute pose la pâtisserie comme un objet précieux, sans jamais lui voler la vedette. Une lumière travaillée en douceur, souvent latérale, pour révéler les textures — le glaçage d’une tarte au chocolat, le craquant d’un mille-feuille, le velouté d’une crème.

Côté technique, les recettes finies ont été photographiées au Fujifilm GFX 100, moyen format 100 mégapixels, avec deux optiques : le 120 mm macro pour les plans serrés sur la matière, et le 63 mm pour les plans d’ensemble. Le moyen format n’est pas un luxe ici : c’est ce qui permet, en impression, de restituer le grain d’un praliné ou la brillance d’un caramel avec une fidélité totale. Un livre s’imprime en grand ; l’image doit tenir la comparaison avec le dessert réel.

La macro : entrer dans la matière

Une partie du livre joue sur le très gros plan. C’est là que le 120 mm macro prend tout son sens : entrer dans la pâtisserie, montrer ce que l’œil ne fait qu’effleurer. Le caramel d’un chou qui accroche la lumière, le sillon d’une crème au chocolat travaillée à la palette, le grain d’un praliné. La macrophotographie culinaire est une discipline exigeante : profondeur de champ minuscule, mise au point au millimètre, assemblage de plans quand il faut une netteté parfaite sur toute la matière.

Le reportage : la vie des cuisines, sur le vif

À côté du studio, tout un volet du livre est un reportage : la fabrication, les gestes techniques, les portraits, la brigade au travail. Ici, changement complet d’outil et de posture. J’ai troqué le moyen format pour un Fujifilm X-H2S, boîtier hybride rapide et léger, fait pour saisir l’instant. On ne demande pas à une brigade de recommencer un geste : on se fond dans le service, on anticipe, on déclenche au bon moment.

Le noir et blanc s’est imposé pour ces images de cuisine. Il donne au reportage sa gravité et son intemporalité — la même que celle des grandes photographies de cuisines d’autrefois. Les toques, les gestes, la concentration, les visages : le noir et blanc va à l’essentiel et inscrit la maison Bocuse dans sa légende.

En studio, je maîtrise tout : la lumière, le temps, le cadre. En reportage, je ne maîtrise rien d’autre que mon placement et mon timing. Ce sont deux métiers, et un livre a besoin des deux.

Un portrait du chef, entre studio et cuisine

Photographier le livre de Benoît Charvet, c’était aussi le photographier, lui. Le champion du monde des desserts glacés a un parcours qui force le respect : Potel & Chabot, Lucas Carton auprès d’Alain Senderens, le Relais Bernard Loiseau, Georges Blanc à Vonnas, avant de prendre la tête de la pâtisserie chez Paul Bocuse en 2019. Son livre porte cette histoire : une pâtisserie de haute technique, mais tournée vers la famille et le partage, avec moins de sucre et plus de goût.

C’est exactement ce que je cherche à traduire quand je photographie un chef : non pas une pose, mais une manière d’être au travail. Le regard qui juge un dressage, la main qui pose le dernier élément, la concentration du geste répété mille fois. Un portrait de chef réussi raconte le métier autant que l’homme.

Un voyage au cœur des cuisines de l’excellence

Une semaine chez Paul Bocuse, deux appareils, deux métiers : la rigueur du studio nomade pour donner aux pâtisseries la place d’objets précieux, et la réactivité du reportage pour saisir la vie des cuisines. De ce dialogue avec Benoît Charvet, Emmanuel Bluy et Amal Morel est né un ouvrage qui retrace la carrière d’un champion du monde, tout en rendant sa pâtisserie accessible à toutes les familles.

Pas d’IA, pas de banque d’images, pas de raccourci : des matières vraies, une lumière travaillée, et le temps passé au plus près du geste. C’est cela, pour moi, photographier la gastronomie — qu’il s’agisse d’un livre de chef étoilé, d’une carte de restaurant ou d’une gamme de produits.

« Bocuse — Pâtisseries », de Benoît Charvet, préface de Cyril Lignac, est publié par Bocuse Édition. Photographies réalisées par le studio Cherrystone.


Crédits
Photographie : Jonathan Thevenet — Studio Cherrystone, photographe culinaire à Lyon
Chef pâtissier : Benoît Charvet, restaurant Paul Bocuse
Direction artistique & graphisme : Emmanuel Bluy
Direction d’édition : Amal Morel
Éditeur : Bocuse Édition
Ouvrage : « Bocuse — Pâtisseries », 25 recettes de famille, préface de Cyril Lignac
Matériel : Fujifilm GFX 100 (120 mm macro, 63 mm) pour le studio ; Fujifilm X-H2S pour le reportage

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